• L'école communale

    Après l’année de Cours Moyen 2ème année  une page était  tournée : s’en était fini de l’école communale. Le passage obligé de la communion solennelle n’étant  plus qu’un souvenir, les vacances d’été se passaient dans une espèce d’euphorie. Le simple fait de ne plus être obligé de se plier à la contrainte de la messe du dimanche créait en chaque adolescent un semblant de liberté dont nous profitions en attendant octobre. Nous savions  qu’un nouveau rythme allait s’imposer à nous par le fait que dès la rentrée prochaine nous serions internes au lycée de Bône.

    A cette époque les vacances commençaient le 14 juillet, jour de la fête nationale pour se terminer le 1er octobre. Inutile de vous dire que la quinzaine de juillet était difficile à supporter avec la chaleur qui régnait. Durant les deux dernières semaines de l’année il y avait un certain relâchement dans les activités scolaires. Nous aimions cette période où notre travail se résumait chaque jour à un peu de calcul et un peu de français. Nous passions beaucoup de temps dans la cour de récréation.

    Durant toute l’année certains camarades étaient nantis de responsabilités dans le jardin du directeur qui avait toujours quelque chose à leur proposer. C’était souvent des tâches relatives à l’entretien de l’école ou de…son jardin. Ces activités permettaient le cumul de « lignes de bon ». Les « lignes de bon » étaient une réserve de lignes qui nous évitait de faire des lignes de punitions. Ramasser les graines de capucines dans le jardin du directeur permettait, par exemple, d’avoir 50 lignes de bon. Un camarade avait la responsabilité de la tenue des comptes des lignes. Un cahier était réservé à cette comptabilité. Il arrivait ainsi que des camarades, toujours les mêmes, souvent des musulmans aient jusqu’à 500 voire 1000 lignes de bon. Ceux là n’avaient jamais de lignes à faire. Le problème n’était pas de faire les lignes. C’était surtout d’arriver à les faire discrètement pour ne pas avoir à rendre des comptes aux parents.

    Notez  que le directeur méritait qu’on s’occupe de son jardin, lui qui s’est tellement bien occupé de nous.

    C’est lui qui nous a conduit à Bône au mois de juin pour nous faire passer l’examen d’entrée en sixième qui était obligatoire. Il avait pris soin d’amener une boite de sucre et une bouteille d’eau. Entre chaque épreuve nous avions droit à notre dose énergétique.

    En fonction des résultats à cet examen on décidait ou pas d’attribuer une bourse aux candidats.  Sans doute grâce au sucre ai-je eu  la chance de me voir attribuer une bourse qui a abaissé d’autant les frais de scolarité de mes parents qui ne roulaient pas sur l’or.

    A Mondovi, l’école de garçons faisait suite au Presbytère dans la rue St Ambroise. Elle avait été construite entre les années 1850 et 1860 et avait fait l’objet de travaux durant les années 1926-27. Le Directeur était alors Monsieur Suzini, un directeur qui est resté dans les annales du village. Les anciens du village qui avaient été ses élèves avait une grande considération pour cet homme d’une conscience professionnelle irréprochable. J’ai longtemps gardé dans ma bibliothèque des fascicules reliés de « L’école libératrice », le fameux journal des instituteurs qu’il avait remis à mon père en lui disant « Tiens, ça servira à ton fils ». Il ne croyait pas si bien dire. J’ai eu maintes fois l’occasion de faire des dictées dont les textes étaient tirés de ces reliures. Monsieur Suzini a aussi remplit les fonctions de conseiller municipal au village.

    En 1954, le directeur se chargeait du CM1, donc  de l’entrée en sixième et du certificat d’études. Il y avait en cours moyen 1ère année, un instituteur d’une certaine nonchalance mais qui ne manquait pas de nous faire travailler. Il avait une manie qui consistait à mâchouiller du papier. Lorsqu’il arrachait la feuille d’un cahier, au lieu de la jeter à la poubelle, il en faisait une boule et la mettait à la bouche en guise de chewing-gum. Son « système » de punition était radical. Il y avait en haut de l’une des deux armoires du fond, un véritable nerf de bœuf. Lorsqu’un élève ne donnait vraiment pas satisfaction, il avait droit à une ronde. L’instituteur le tenant de la main gauche lui assénait une série de coups de nerfs de bœuf  sur le postérieur. Mieux valait porter une blouse à cette occasion pour amortir l’impact des coups. Notez bien que, souvent le « maître » était encouragé dans ses agissements par le père musulman dans sa manière de procéder. On l’entendait souvent dire « T’i as pas peur ti lui donnes ». A chaque visite de l’inspecteur le nerf de bœuf prenait bien sûr ses congés…Il existait un autre instrument de « torture » qui était la règle carrée d’écolier. Tous les matins les activités commençaient par la leçon de morale. De suite après, avait lieu la séance de calcul mental. L’ardoise bien propre était prête sur chaque pupitre. Il y avait tous les jours 5 questions sur la règle abordée la veille qui était à étudier à la maison. Toute la classe attendait le coude posé sur la table, la main droite en l’air tenant la craie. L’instituteur posait une question. Suivait un laps de temps de réflexion. Un coup de règle sur le bureau donnait le top pour « coucher » le résultat attendu sur l’ardoise. Si la réponse donnée était la bonne, tout allait bien. Si ce n’était pas le cas il fallait tracer un petit bâtonnet au dos de l’ardoise. A la fin de la séance il y avait donc autant de bâtonnet que de fautes. Le « maître » passait alors en revue toute la classe et donnait à chaque élève autant de coups de règle sur les bouts des doigts regroupés et tendus qu’il y avait de bâtonnets sur l’ardoise. Les mauvais en calcul mental avaient tout intérêt à se couper les ongles le moins souvent possible.

    En cours élémentaire 2ème année nous avions un instituteur qui était  le roi de l’expérimentation. J’ai encore en mémoire sa séance sur le caoutchouc. Pour nous démontrer l’élasticité du matériau, il avait confectionné une balle en enveloppant un caillou de bandelettes de chambre à air de vélo. Il envoyait cette simili balle contre le mur du fond de la classe. La balle n’étant pas d’une rondeur régulière rebondissait comme bon lui semblait, pouvant à tout moment  atteindre le crâne d’un élève du fond de la classe. L’instit s’en amusait.

    Le cours préparatoire se passait à l’école des filles qui se trouvait à l’angle des rues de la Pépinière et de l’Espérance.

    En 1955, il y avait, dans une classe de garçons de 33 élèves, 10 Européens et le reste de musulmans. En 1934, la proportion était de 15 Européens sur 32 élèves.

    Chez les filles, en 1915 la classe de 24 élèves comptait 24 Européennes.  En 1955, il n’y avait plus que 7 Européennes sur 35 élèves. Cette évolution s’explique sans doute par la réticence des familles musulmanes à envoyer les filles à l’école. Réticence qui s’est estompée au fil du temps. Il faut noter que ce phénomène n’est pas spécifique à l’Algérie. En France, dans les campagnes lorsque l’école devint obligatoire on trouvait superflu d’envoyer les filles à l’école parce qu’on pensait que l’apprentissage des besognes de la maison suffisait pour mener la mission qu’on confiait aux femmes qui était de s’occuper du foyer.

    En Algérie la religion a certainement agi à l’encontre de l’émancipation de la femme. Très tôt les filles étaient enfermées et promises à un mariage forcé.

    Certains garçons musulmans du village suivaient l’école coranique. Il en existait une dans la rue Thouin. Il était facile de le deviner. Les chants monocordes et lancinants de la lecture du coran résonnaient au sein de la rue à longueur de journée.

    Il faut bien reconnaître, avec le recul, que ces musulmans étaient dans un meilleur contexte que celui dans lequel on les plongeait en leur faisait apprendre en histoire que leurs ancêtres étaient des Gaulois… »

    Durant les années 50, des classes de CM2 de Mondovi, très peu de musulmans rejoignaient le lycée classique de Bône (Lycée St Augustin) qui était le passage obligé pour prétendre à des études longues.

    En 1962, à l’internat du lycée il y avait autant de musulmans que d’Européens. C’est dire qu’en l’espace de 7 ans les choses avaient bien évolué.

    Mais revenons à notre année 1955

    Alors que les vacances étaient sur le point de s’achever, toutes les démarches avaient été faites pour l’inscription au Lycée. On nous avait attribué un numéro qui devait figurer sur tous les vêtements du trousseau à remettre à la rentrée. Dès lors j’étais le 130. Sans doute par soucis d’économies mon père m’avait fabriqué une boîte avec la minutie qui le caractérisait, dans laquelle on avait  rangé mes affaires de toilettes. Je la possède encore j’y ai casé des clous et des vis. Elle porte toujours le 130 écrit à l’encre de chine.

    Tout était pratiquement fin prêt. Une seule chose préoccupait mes parents : le fait que Mondovi se trouvant à environ 25 kilomètres de Bône, il faudrait, chaque samedi et chaque lundi, prendre le risque de faire le trajet par la route. Mon père n’avait pas encore passé son permis. Nous n’avions pas de voiture. Il faudrait donc prendre le car et, cela, ma mère le craignait. En novembre 1954 une vague d’attentats terroristes avait marqué le déclenchement de l’insurrection algérienne dans les Aurès et en Grande-Kabilie. Un couple d’instituteurs avait été victime d’un attentat. Le mari était tué, la femme blessée. En décembre de la même année il y eut 150 arrestations en Algérie. Le 8 janvier 1955 un poste militaire était attaqué en Grande-Kabilie. En juin 1955 il y eut des bombes à Philippeville. En Août de la même année, attaque de Guelma. Tous ces évènements ne faisaient que renforcer l’impression d’insécurité qui règnait un peu partout. Il faudrait pourtant vivre dans ce contexte.

    Chaque lundi, ma mère me confia au chauffeur du car qui était indigène en lui disant, en arabe,

    «-Fais bien attention à lui… »

    Chaque lundi, il répondait

    « -Oui, oui, n’aie pas peur madame Michel ! »

    Et, un jour on apprit que le chauffeur avait été arrêté parce qu’il avait des responsabilités au sein d’un groupe de fellagas du village. Ce jour là mon père décida d’acheter une automobile avant même d’avoir le permis pour me faire conduire au lycée tous les lundis matins. Il choisit la fameuse 4CV Renault, le véhicule le plus économique qui existait à cette époque. C’est un petit cousin qui se chargea de me conduire au lycée tous les lundis matins jusqu’à ce que mon père  passe son permis. La mission n’était pas moins risquée pour autant…