• 1958 - Le général De Gaulle à Bône

    Nous sommes en juin. Inlassablement comme pratiquement chaque jour, jeunes gens et jeunes filles “font le cours”: c’est l’expression qu’on utilisait alors, pour dire qu’on arpentait le cours Bertagna, les Champs Elysées  Bônois.

    En haut du cours la statue de Jérôme BERTAGNA, maire de Bône de 1888 à 1903, année de sa mort, semble  surveiller le rond-point tout près de l’Hôtel de ville que traverse prestement une femme voilée, tandis qu’un garde coiffé d’un képi blanc fait les cent pas de part et d’autre de sa guérite.

    De l’autre côté du rond-point un marchand de glaces attend patiemment qu’un client vienne lui commander une de ses fabrications...peut être un “créponnet”, ce sorbet à base de citron que les badauds apprécient tant lorsque les chaudes journées d’été arrivent.

    Depuis quelques jours les colonnes de marbre de l’Hôtel de ville ne sont plus le décor unique de l’édifice dont les Bônois sont fiers. De nombreux drapeaux bleu-blanc-rouge qui ornent la façade lui donnent un air de fête.

    C’est que la ville attend la visite du général De Gaulle.

    J’ai alors quatorze ans : pas question d’aller au lycée. Etablissements publics et privés, usines, entreprises, commerces sont fermés. Le  matin à Mondovi le village est en ébullition. On remplit le car du village, des camions, des véhicules particuliers de français et de musulmans jeunes et moins jeunes, certains arborant un placard de médailles impressionnant. On  distribue des drapeaux tricolores, des fanions, des pancartes, des banderoles.

    Je me revois, confortablement installé dans le car mon drapeau enroulé à la main. C’est l’effervescence et déjà les slogans fusent  “De Gaulle au pouvoir” Vive De Gaulle”et continueront à accentuer l’ambiance festive qui règne dans le véhicule. Il en sera ainsi durant les 25 kilomètres que nous parcourrons pour atteindre Bône.

    Le général est arrivé. Le cours est noir de monde. Nous sommes là, réunis, Français et Français musulmans avec la même idée : tendre vers une Algérie nouvelle où la paix régnerait.

    Tous les événements depuis leur début, avaient eu tendance à éloigner les deux communautés et ce jour là il me semblait que nous étions du même côté, celui de l’espoir d’une paix qui nous permettrait de vivre ensemble. A cela s’ajoutait tout de même un certain mal à l’aise. J’avais beau cherché parmi les manifestants des visages de camarades de classe indigènes. Je n’en trouvais pas un. Les musulmans qu’on avait fait monter dans le car se seraient-ils faits manipuler ? Aurait-on usé de persuasion pour les conduire jusque là. Je ne voulais pas le croire. Beaucoup portaient  la France dans leur cœur. En particulier ces anciens combattants des guerres 14-18 puis 39-40 arborant les médailles obtenues au combat.

     

    Je me rappelle le mal qu’avait eu le général à prononcer son discours tant les acclamations étaient fortes et répétées. Une sorte d’euphorie grandissante envahissait la foule. Il avait fallu que le général Salan intervienne pour la calmer afin que De Gaulle puisse parler.

     

    Faute d’avoir relu son discours il me serait actuellement impossible de dire qu’elle était la teneur de ses propos. Disons que l’essentiel consistait en des paroles rassurantes qui satisfaisaient momentanément tout le monde.

    Quelques jours plus tard les photos tirées par des participants ravivèrent le souvenir de cette manifestation
    hors du commun. 

     Défilé de la délégation de Mondovi sur le cours Bertagna.
    Les Mondoviens sur les allées du cours Bertagna à Bône.